Je vois que pour 2026 il y a un appel pour
des souvenirs vécus des Rencontres qui fêteront leurs 50
ans, je vais écrire les miens, mon vécu perso, mes
râleries et mes amitiés…
1976
76, la première année. Vincent Portier (de
Saint-Chartier) qui était élève aux Arza avec Daniel (Ecole
Nationale Supérieure des Arts Appliqués) avait appelé
en disant « On fait un petit évènement avec les
Fromenteau-Bourg et Jean-Louis Boncoeur, (notables
locaux), pour les 100 ans de la mort de George Sand, dans
le village ou elle avait situé son roman « les
maitres-sonneurs », avec des musiciens et des
luthiers, viens »… Daniel avait accepté, pas moi,
j’avais eu cette phrase historique « Je n’irai jamais à
la campagne ». Ça été un succès modeste par
le nombre d’entrées mais important par le nombre de
courriers reçus demandant une redite car, peu informées,
beaucoup de personnes regrettaient de ne pas y être allé…
1977
Donc 77, rebelotte. J’y vais ce coup-ci avec
mes bébés, Elisabeth l’épouse de Vincent est géniale, le
village joli, la fête sympa, les visiteurs drôles, plutôt
hippies et pré-bobo, l’ambiance passera vite de « fête
au village » avec « en honneur aux fille
la bourrée des dindes » à festival intello
redécouverte des musiques anciennes ou traditionnelles,
public genre « Ed Nat/Télérama ».
1979
Et 79, nous déménageons à Saint-Chartier. Pas
uniquement à cause des Rencontres, mais d’une certaine façon
elles y ont contribué…
Jusqu'en 95
Donc pendant ce festival, « Rencontres
internationales de luthiers et maitres-sonneurs »,
on anime un stand avec des instruments anciens ;
des vielles 18 et 19ème siècle, un peu de
cornemuses, des violons et des archets. Les violonistes
“trad” étant généralement peu ou mal reçus chez les luthiers
établis en ville, nous travaillons beaucoup et bien.
A partir de 96
Cela durera jusqu’en 96 où nous décidons de prendre un peu
de recul, de rester présents et bénévoles mais plus de
stand. Trop compliqué, trop de travail, trop de disputes
stériles avec certains (pas de noms). Il faut dire
qu’on était un peu le « off », Thomas
appelait son père « le Bruno Coquatrix de
Saint-Chart’ », et j’avais parfois jusqu’à 30
personnes à diner et autant à déjeuner, en plus des petits
déjeuners et de la queue à la douche.
Pendant 5 ou 6 jours. Il avait aussi les restaurations
d’instruments urgentes qu’en tant que local de l’étape avec
atelier colles et outils nous nous sentions obligés
d’assumer, des bobos à soigner, des aspirines et des
bandages à donner, le toubib local fuyant la horde de
festivaliers, des campeurs dans le jardin dont
quelques élèves mineurs de l’école de Mirecourt avec parents
inquiets et méfiants à gérer : « luthier, c’est
quoi ce métier ? et vous en vivez ? il y a de la
drogue ? vous surveillerez les heures du
coucher ? (et puis quoi encore?) » ?
Philippe Krumm, n’hésitait pas à amener quelques musiciens
étrangers un peu perdus ou fatigués pour un thé ou un drink
au calme de mon jardin arboré… Il y avait aussi ceux qui
voulaient voir le Tour de France à la télé, et en 98 la
coupe (3/0 !), les ados (fils des luthiers)
organisaient des concours de console de jeu et avaient fait
griller la télé, plus tard les nouveaux téléphones portables
à recharger (alors que la zone n’était pas couverte),
mes propres gosses lâchés dans ce fatras découvraient les
joies du chouchen breton et du Zizicoincoin belge. Des
journées harassantes et des nuits très courtes, bref du taf,
du taf, du taf, mais sympa.
Quand le festival a quitté Saint-Chart’ j’en ai pleuré………

Je vais raconter, pas les musiques, pas les musiciens, pas les instruments non plus (quoique), pas les luthiers dont certains sont devenus des amis, mais les gens de Saint-Chartier, les éternels bénévoles, les corvéables qui bossaient la nuit à nettoyer et à préparer le lendemain, inlassablement, pendant des années, et tout le reste de l’année à tenter d’organiser dans l’ombre du comité de La Châtre (1). Les habitants qui ont, bon an mal an, supporté dans tous les sens du terme ce festival bruyant et agité qui dans les années 2000 était devenu trop gros pour un petit village de 500 et quelques individus...
En premier Elisabeth et Vincent Portier, qui nous ont accueilli, ont dépensé leur temps sans compter, fournissaient les premières années gracieusement l’eau au camping en reliant 2 tuyaux d’arrosage partant de leur jardin et de leur compteur d’eau. Ils ont gardé mes enfants lorsqu’ils étaient trop petits pour nous accompagner sur le stand, ont logé (nourri, lavé) gracieusement aussi à l’époque des musiciens vedettes et des invités d’importance qui ne désiraient pas aller dans ce camping assez brutaliste du début, bref des gens formidables.
La famille Pillet. Les « Medicis »
de Saint-Chart' "; rien ne leur échappait et ils
trouvaient toujours une solution à tout. Tous les membres de
cette famille participaient, bossaient, se relayaient,
tenaient la ou les buvettes, organisaient le festival « hors
les murs ». Le château était réservé au comité de La
Châtre qui gérait la partie noble : la programmation,
les inscriptions luthiers, la billetterie, et d’une façon
générale la partie « intello » du
festival. Le Village était responsable du
village, du « off » qui marchait très bien, aidé
par les commerçants en activité, 9 en 79 contre 1
maintenant, plus le jeune restaurant qui s’est installé
depuis peu. Les campings plus ou moins sauvages, les
toilettes quand possible, les poubelles et les nettoyages
indispensables, la circulation qui dans les années 2000
était devenue impossible : des voitures garées partout
nous empêchant, nous les autochtones, de sortir nos propres
véhicules pour aller faire nos courses ou mener les mômes au
dentiste ou au judo !
Ces deux entités, le comité de La Châtre et le comité des
fêtes de Saint-Chartier, se sont toujours soigneusement
appliquées à ne pas communiquer et à entretenir une sorte de
guéguerre larvée la « Châtre vs Saint-Chartier ».
Les comptes et résultats des uns n’étaient jamais divulgués
aux autres, dans les deux sens et jusqu’à la fin. Mais
ça marchait bien, les habitants étaient contents de recevoir
à Noel des cartes venant de presque le monde entier, avec
les vœux et les réservations pour juillet…
Tout le village ou presque était bénévole. Tout le village nettoyait devant sa porte, rendait service, fermait les yeux sur les tomates qui disparaissaient des potagers, ramassait les PQ qui ornait nos bas-côtés parfois nos jardins, et en général se comportait hyper bien malgré la foule de plus en plus bigarrée, et le bruit non-stop. Le dommage c’est que nos enfants, ados donc forcements difficiles, ne bénéficiaient d’aucune remise de prix pour les entrées aux concerts de ce qui était quand même le gros évènement culturel de la région, pas plus que les résidents pourtant lourdement mis à contribution. Une erreur qui peut-être explique que le village ait accepté si facilement le départ du festival lorsque le nouveau propriétaire du château n’a pas souhaité renouveler le contrat de location de son parc.
Les commerçants. Deux cafés placés face à face se partageait la vedette, les musiciens infatigables et bruyants (un festival de musique est obligatoirement bruyant) et les consommations. Cela restait modeste car les festivaliers n’hésitaient pas à rester des heures à jouer devant un simple café ou une bière. Deux boulangeries aussi, avec les aides de toute leurs familles, nourrissaient les milliers de festivaliers heureux d’être là, en famille ou en groupe. Un boucher et deux épiceries tournaient quasiment non-stop. Je précise 4 ou 5 jours par an, le reste du temps c’étaient des petits commerces ruraux, en zones désertées, et d’ailleurs les festivaliers ont vite trouvé le chemin des supérettes de la ville proche.
Parmi ces commerçants, une des deux épiceries
était tenue par Marcelle Jouhanneau, appelée
familièrement « la Marcelle ». Timide au
début devant tous ces hippies jeunes et déguisés, qui
souvent ne parlaient pas du tout le français, elle s’était
vite enhardie, et tous les matins elle regardait les cours
des changes dans « la Nouvelle » (République
du Centre) et bien avant l’Europe et sa monnaie
unique elle acceptait les devises étrangères pour vendre une
pêche ou une tomate et 2 litres d’eau à ses invraisemblables
clients.
Elle avait même ressorti un lot de sandales de l’armée
américaine (présente à Châteauroux jusqu’en 68) faites dans
de vieux pneus avec quelques lanières de cuir assez
grossier, qu’elle vendait 10 francs, avec un énorme succès.
On en avait tous acheté, et on les appelait des « Jouhanettes ».
Ensuite elle allait à la banque avec toutes ses monnaies
européennes, et le banquier, avec l’envie de participer à ce
grand évènement non violent et très rentable, avait alors
proposé de poser une caravane-agence de sa banque dans le
parc, pour permettre à tous d’échanger les chèques contre
des espèces. Tous les chèques. Les étrangers ont été très
contents, et franchement les Français aussi. On pouvait tous
faire la queue devant la cahute de la banque et changer
nos chèques contre des espèces ! on l’a tous fait …… Ça
n’a pas duré mais ça a été une sacrée bonne année.
Bref tout le monde mettait la main à la pâte, avec enthousiasme et bonne humeur et le festival grossissait. Tout devenait quand même compliqué. Il fallait gérer les véhicules, les campings nombreux et disséminés à présent dans le village, leurs petits débordements, les cantines sauvages absolument pas aux normes, les débits de boissons alternatifs, auxquels se sont ajoutés les jeunes du coin, de l’Indre, mais bientôt du Cher, de la Creuse, qui en ce festival du 14 juillet national, lorsque les débits de boissons et les boites fermaient leurs portes vers 2 ou 3 heures du mat arrivaient, autoradios à fond, finir de se saouler à Saint-Chartier. C’était non-stop, et c’est devenu no-limites……
Il y avait à l’époque une gendarmerie,
mais ils n’étaient que 3 et étaient rapidement débordés.
Maintenant il n’y en a plus. Ils étaient une fois intervenus
en plein festival, au château et avaient arrêté un des
luthiers exposants. Cela avait été un vrai scandale, le
luthier en question, âgé, avait été dénoncé par un de ses
collègues qui avait exigé qu’on l’emmène devant tout le
festival. Les gendarmes étaient tellement outrés de cette
attitude dans ce festival ou depuis des années rien de plus
grave que quelques pochetrons faisant du bruit ou du sale ne
s’était produit, nous avaient confié le nom de plaignant, ce
qui avait créé une bonne grosse pagaille…
Fin des années 90, début des années 2000
Mais le festival continuait. Plus de gens, plus de vedettes, plus de musique, plus de festivaliers, plus de vendeurs à la sauvette le long des trottoirs, plus de tout…
Je ne sais plus en quelle année, vers 2000,
une œuvre musicale avait été commandée et crée pour le
festival et devait jouée, une première. L’orchestre
symphonique de Tours devait assurer le show. Ils étaient
arrivés en peu en avance, avaient vu qu’il y avait un
luthier au village alors pour se distraire ils nous avaient
(pas tous, seulement 3 ou 4 d’entre eux) visité. Ils
étaient si arrogants, si condescendants devant les musiques
représentées , les instruments et leurs musiciens que, tout
en leur servant un café, j’avais dit « vous avez
surement l’habitude vous-autres classiqueux de jouer
devant 25 000 personnes, érudits et musiciens pour la
plupart, le public est cool, ça va aller ». Ils
étaient repartis la peur au ventre et moi ça m’a bien amusé…
2003 : Grève des intermittents
2003, la grève des
intermittents du spectacle vient alors changer la donne. Les
Francofolies sont annulées, Avignon aussi, les grévistes
arrivent en masse, en car et en voiture, et bloquent
Saint-Chartier. Ils empêchent les visiteurs et les musiciens
(intermittents eux-mêmes) de monter sur scène.
Philippe parle avec eux et leur donne la parole, ils montent
sur scène expliquer l’ampleur et le pourquoi de leurs
colères, et après une négociation ils décident d’une
manif : départ devant chez moi (le parking du bout
du village), les organisateurs, Michèle et Maurice en
tête (2), suivis des vielles, des
cornemuses, des violons et des accordéons et de tous les
instruments qui voulaient se joindre à eux, les
festivaliers, tout le monde va « prendre le château »
ce qui un 14 juillet restait un symbole fort. Cela se passe
bien, sans heurts, 4000 participants selon la police, et
4000 selon les organisateurs, ce qui est assez rare. Le
festival est sauvé et les spectacles reprennent. Les
intermittents grévistes n’étaient pas venus seuls, les
frustrés des « Vielles Charrues » arrivent aussi,
suivant le chemin des festivals à fermer, et c’est toute une
cohorte de « punk à chien » pas plus désagréables
que les hippies mais dont le look et la musique ont fait
peur aux habitants qui ont profité de ce dernier festival
maintenu et dont, je rappelle, le off était gratuit
omniprésent et bien organisé. C’est une habitude qu’ils
garderont et passeront encore à Saint-Chartier quelques
années, sur la route de Gennetines.
Evolution, fin, recommencement...
Bref le festival continue à grossir, les deux comités à s’enrichir toujours sans échanger leurs chiffres, tout semble bien réglé. Le comité de Saint-Chartier, avec les bénéfices du festival s’est acheté un camion de pompiers et offrait aux habitants privés du 14 juillet national une belle fête au village le premier week-end d’aout, avec retraite aux flambeaux pour les petits, manèges et auto-tampo pour les ados et baloche disco pour ceux qui veulent, ainsi qu’un feu d’artifice somptueux. Habitude qui perdure encore aujourd’hui…
Le comité de La Châtre, on ne sait pas comment
ni pourquoi se retrouve vers 2007 ou 8 en faillite.
Dettes, tribunal, jugement, dissolution. Le château de
Saint-Chartier est vendu à Ivo qui ne souhaite pas relouer
son parc. (3)
Le festival est fini. Officiellement.
C’était sans compter sur les jeunes qui élevés
dans cette ambiance ont souhaité reprendre, ailleurs et sous
une forme un peu différente. Avec un nouveau nom : «
Le Son continu ». La ville de La Châtre qui
s’était proclamé « ville de métiers d’art »
avec une option musique a été heureuse de mettre à
disposition (je ne connais pas le montant du loyer)
le ravissant château d’Ars et son grand parc arboré, perdu
dans les champs sur la commune de Lourouer-Saint-Laurent.
Cela lui donnait une justification musique et de toutes
façons depuis des lustres la mairie voulait sortir le
festival de Saint-Chartier. Les champs alentours
servent alors de campings et de parkings aux exposants et
aux festivaliers, il n’y a pas de village ni de off, et le
nouveau comité « Le Son Continu » avec son
armée de bénévoles et ses idées a su reconstruire en 2009 ce
festival qui va connaitre sa 50ème édition.

Daniel sur le stand Lupot en 2017 (cliché JL Matte)
Nous avons continué à aller au Son Continu, et
a y tenir un stand (4). C’est
un très beau festival, la qualité des travaux des luthiers
est en constante progression, et ce festival débarrassé de
son off est nettement plus gérable, ou alors je ne vois pas
les problèmes, c’est possible. Je pourrais raconter des
milliers d’anecdotes, sur les organisateurs des 2 bords et
leurs salades internes, sur les luthiers qui sont passés,
ceux qui sont restés nos amis, ceux qui ont évolué vers le
violon (amis aussi !), sur ceux qui le sont
devenu après leur passage dans la classe de lutherie crée à
La Châtre, sur les musiciens vedettes, divas, et leurs
demandes parfois déraisonnables, sur les bénévoles
enthousiastes, sur les festivaliers pas toujours élégants,
mais ça risque d’être long, et je n'ai pas le talent de
George Sand pour raconter tout ça… Tous ceux qui ont repris
le festival et créé Le Son Continu méritent de la faire……
Françoise Sinier de Ridder
36400 Saint-Chartier, juillet 25
Notes du webmaster...
Le récit de Françoise est un récit de mémoire, et non un récit d'historien. Il comporte donc certains raccourcis que l'on pourrait qualifier factuellement d'"erreurs" mais qui témoignent en réalité d'un ressenti personnel (et très souvent partagé par d'autres témoins) qui n'est pas sans intérêt. Je me permet toutefois d'apporter quelques précisions afin de ne pas laisser d'ambiguïtés.
(1) "Comité
George Sand" de son vrai nom, l'expression "Comité
de La Châtre" utilisée par Françoise traduit bien
le ressenti des habitants de Saint-Chartier. Retour au texte
(2) comprendre "vers la tête du
cortège" et non littéralement au premier rang (dont on
constate au vu de mes photos qu'il était occupé par... des
musiciens amateurs). Notons également que ce beau défilé
eu bien lieu le 14 juillet comme l'indique Françoise mais
c'était le dernier jour des Rencontres. Il faut
donc bien comprendre que les concerts ont repris dès le
premier soir après les négociations entre organisateurs et
intermittents et la prise de parole de ceux-ci sur scène
et non après le défilé. Retour au texte
(3) il y a dans ce récit un
raccourci confondant le déménagement de St-Chartier vers
Le château d'Ars en 2009 et la faillite du Comité George
Sand après l'édition 2013. Il y a eu 5 éditions au
Château d'Ars organisées par le Comité George Sand.
Précisons que la vente du château de St-Chartier est une
opération privée totalement indépendante des Rencontres.
En 2000, en marge de l'interview qu'elle m'avait
accordée pour Trad. Magazine, Michèle Fromenteau m'avait
dit que le Comité George Sand avait à l'époque en
trésorerie l'équivalent du budget d'une édition afin
d'avoir l'assurance de pouvoir continuer en cas de gros
imprévu sur une année. Cette prudence leur était
toutefois parfois défavorable, les collectivités usant
de ce prétexte pour hésiter à maintenir leurs
subventions. Cela n'était toutefois pas du tout de
l'ordre de grandeur de l'achat (et entretien) du château
que certains festivaliers reprochaient à l'organisation
de ne pas réaliser.... Retour au texte
(4) stand de l'association Lupot,
dans le village des associations et non dans le salon
de lutherie. Retour au texte